Je suis centrafricain et j'habite l'enfer !

Par Guy José Kossa

Dieu a déménagé il y’a longtemps. Il est parti de ce pays. Il a voyagé. Après lui, ce fut les nuits et les brouillards qui ont envahi la Centrafrique. Maintenant, c’est le règne des ténèbres. Et comme naguère au catéchisme de mon enfance, si l’on me demandait aujourd’hui de décrire la géhenne de feu où trône Lucifer et ses multiples démons aux douze cornes, je n’aurais plus aucun mal à en parler. Je suis même très certain d’en parler sans hésitation et sans aucun risque de me tromper. Car désormais, l’enfer je le vis sur terre en permanence. En permanence, je l’habite et il habite en moi. Pas que je l’ai choisi volontairement. Non. L’enfer m’entoure et me guette à chaque instant. Je ne puis lui échapper.

Par ailleurs, j’avais appris que Dieu a créé l’Homme à son image. L’homme et la femme Dieu les créa, et il les créa libres. Ça, les Centrafricains l’ont trop bien compris. Alors, d’un sort si généreux, ils ont choisi leur propre version. De la liberté, ils n’ont retenu que la forme la plus abjecte, la plus dépravée et la plus vile, celle qui leur convient le mieux, à savoir : la liberté de tuer, de voler, de violer, de piller, de détruire, de braquer, de mentir. Bref, ici, c’est la liberté de faire le mal, tout le mal, rien que le mal. Là, c’est la liberté de ne choisir que le mauvais, encore et encore le mauvais, de plus en plus le mauvais, toujours et à jamais le mauvais et le pire.

Aussi de la Centrafrique, on aurait dit, le Créateur lui-même n’y peut plus rien. Il a décidé, tout comme pour le cas de l’enfer, de ne plus jamais y jeter son regard. Il est parti et parti sans laisser d’adresse. Depuis lors, à voir tout ce qui se passe dans mon pays, il serait injuste de ne pas donner raison à Dieu. Et quant à moi, placé entre la RCA et l’enfer, je choisis de ne pas choisir. Après tout, n’est-ce pas là les termes de deux réalités qui se valent, et qui en rien ne diffèrent l’une de l’autre? D’ailleurs, pour tous ceux qui auraient encore des doutes, voici quelques journées ordinaires en Centrafrique. L’enfer sur terre. C’était la semaine qui vient de s’achever.

Tenez ! "Braquage de Ecobank université à 9h30 ce matin. Près de 6 millions emportés. Chef d’agence traumatisée. Les braqueurs sont venus à bord d’une L200" (Chris CAN)

Réaction d’un compatriote qui vient de descendre de l’avion : "Bangui !!! Arrivé ce matin 19 février 2015 à 9 h 30, premier événement auquel j’ai personnellement assisté le braquage d’une banque …….quelle frayeur !!!! Pour mon chauffeur c’était un fait divers. .. Ça doit changer !!!! » (HMD).

Bienvenue en enfer !

Des cas de braquage en voulez-vous rien que pour la semaine dernière ? Florilège, en voici :

"Braquage d’un abbé qui portait pourtant secours à des accidentés du village Trangue route de Damara. Arrivée au niveau de fouh, deux motos avec des hommes en arme ont stoppé le véhicule malgré les explications de l’abbé. Véhicule emporté puis restitué sans le matériel de sono destiné à la paroisse de Trangue et d’autres effets. C’était en plein jour, au su et au vu de tous"

Et encore :

"Un véhicule de la gendarmerie, à bord duquel se trouvaient deux gendarmes, a été volé mardi après-midi par des hommes armés dans le 4e arrondissement, le bastion des miliciens Antibalaka. Le véhicule aurait été aperçu, selon certaines sources, dans la même nuit à Damara dans l’Ombella M’Poko en direction de la ville de Bouca dans l’Ouham. Il était environ 22h43 lorsque nous avons aperçu le véhicule sur lequel il est écrit "Gendarmerie". ( cité par Chris CAN)

Et on poursuit :

"J’annonce aux amis que mon énième domicile de location que je viens d’occuper depuis le 06 février 2015 vient d’être attaqué ce soir par quatre (4) hommes armés, qui visiblement venaient braquer. La riposte a été ferme, je crois qu’on parlera du bilan. Je suis en sécurité pour l’instant avec la famille grâce à l’intervention de l’Eufor et de ma hiérarchie. Nous ne devons plus donner la possibilité aux voyous d’imposer leur loi aux populations (Firmin Ngrebada)

Ce n’est pas fini :

"Braquage raté au niveau du croisement du commissariat du 8e arrondissement!!! Un pick up d’un médecin des nations-unies a été stoppée par des hommes en armes (AK47)! Les occupants ont été détroussés et le véhicule n’a pu redémarrer au moment précis! Une patrouille de Sangaris est arrivée et les braqueurs ont pris la poudre d’escampette!" (Chris CAN)

Tout cela, rien que dans cette petite capitale qui concentre le plus gros contingent des forces internationales et ce qui reste des forces centrafricaines de défense et de sécurité ! « Plus d’une dizaine de braquages ce jeudi à Bangui" (Chris CAN)

Mais cette semaine dernière seulement, il y’a eu d’autres crapuleries que les braquages et même pire comme on peut le découvrir ça et là en lisant dans les journaux et sur les réseaux sociaux. En voici quelques exemples :

"3 morts: Deux tués au Km5 en représailles à la mort d’un sujet "ex. seleka" devant la Primature!"(Chris CAN)

Et puis "Ce jeudi, aux environs de 12 heures, en face du commissariat du 8e arrondissement, le receveur d’un bus de la Société nationale de transport urbain (SONATU) a été agressé par 8 hommes qui l’ont dépouillé d’une somme de 80.000 Fcfa" (Chris CAN)

On peut citer :

"Les milices anti-balakas ont mis en déroute la communauté musulmane qui voulait accéder à leur cimentière situé au quartier boeing dans le 5e arrondissement de Bangui, abandonné depuis le déclenchement de la crise militaro politique le 5 décembre 2013." (APA)

Celui-ci a été particulièrement médiatisé :

"Centrafrique : Des jeunes du centre-ville brûlent un véhicule contenant des armes Un véhicule a été brûlé par des jeunes du centre-ville. Le fait s’est produit à midi, au moment où le centre-ville vibrait au rythme des passants et commerçants" (Cité par C.CAN)

Plus loin de Bangui :

"Bangassou explosion d’une grenade chez un particulier qui se trouve à la gendarmerie" (Chris Can)

"A Bozoum, le proviseur envisage l’arrêt des cours, à cause des vols" (Chris CAN)

Etcetera et cetera.

On est où là ? En RCA bien sûr ! Ou en enfer, c’est tout comme. Et il semble que c’est l’une des semaines les moins « chaudes », pour ainsi dire les moins violentes qui soient. Du coup, s’il est admis de manière générale que le taux de criminalité s’accroît en proportion du niveau de développement des villes et des cités, j’avoue vraiment que la RCA est bien l’exception qui confirme – on ferait mieux de dire infirme – cette règle. En effet, notre pays est l’un des rares au monde qui, alors qu’il ne cesse de régresser vertigineusement, les actes criminels et le taux d’insécurité ne cessent d’augmenter.

Pour ma part, las de consacrer le plus clair de mon temps depuis quelques mois à la pensée fondamentale et au partage de mes analyses et critiques personnelles sur l’état de mon pays, notre pays la Centrafrique, j’ai décidé toute la semaine dernière de m’imposer une cure de passivité totale et d’oisiveté volontaire, suite à une crise d’anémie intellectuelle sévère doublée d’asthénie morale dégénérescente, singulière névrose qui foudroie toute personne qui s’autorise des réflexions sérieuses sur la situation du pays des "paradoxes et des records négatifs", dixit Maître Zarambaud de regretté mémoire. Aussi, ai-je voulu – l’espace d’un temps -, me priver du courage de parler et d’écrire, s’est-il- dire m’empêcher de réfléchir et de me poser des questions sur le "far west" centrafricain. En somme, j’ai voulu ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire et ne rien faire, exactement comme tous ces compatriotes qui ont compris et décidé depuis fort longtemps – à tort ou à raison -, de prendre leur distance, d’accepter telles qu’elles sont toutes ces choses qui se passent chez nous, et non telles qu’on aurait souhaité qu’elles fussent comme cela se passe ailleurs dans des pays « normaux". Malgré tout, je nourrissais et caressais en mon fort intérieur, l’idée et le doux espoir qu’en sortant de ma profonde léthargie, je retrouverai, à défaut d’une RCA nouvelle pleinement entrée dans le 21"e siècle, au moins ce beau pays de mon enfance, l’ancienne Centrafrique que j’ai connue autrefois, la bonne vieille nation oubanguienne de mes parents et grands-parents devenue, semble-t-il, indépendante et souveraine depuis lors.

Hélas ! Comme je le dis souvent, "Décidément, la Centrafrique rend fou. Et des Centrafricains complètement fous, tiennent à rendre absolument fous, ceux qui ne sont pas du tout fous et ceux qui ne sont pas encore totalement fous". Et c’est bien les faits du genre que je viens de relater plus haut qui me permettent d’oser de telles affirmations.

Mais que pensent d’autres Centrafricains de leur pays et des événements qui s’y déroulent sous nos yeux à tous ? J’ai voulu le savoir et aussitôt, j’ai engagé une petite "consultation à la base", dans les journaux et sur les réseaux sociaux. Ainsi, j’ai glané ça et là quelques réactions de la part des compatriotes centrafricains que j’ai tenues à partager. Ce faisant, à travers les lignes ci-après, l’on peut retenir qu’à l’émotion, à l’effroi et au désespoir des uns, se mêlent ici le cri de colère, de révolte et de désarroi des autres. Et comme dans les " Animaux malades de la peste" de Jean de La Fontaine, si les Centrafricains ne meurent pas tous, tous ils sont atteints :

Face aux meurtres et assassinats :

Abel Kongbo : Quand les assassins qu’on connait courent toujours, le risque de justice populaire est élevé!

Gisèle Koula : On a l’impression d’assister à un concours de boucherie, d’abattage d’animaux.

Casimir Lavo : La vie humaine a perdu de tout son sens dans ce pays qui continue sa dérive… Vraiment le cas de le dire; même à l’abattoir, il y a des jours creux…

Audrey Reine Yapande : …le peuple sans lois… On nous tue comme des mouches pour un billet de 1000 Fcfa

Dès lors, j’ai compris pourquoi un chef d’entreprise des pompes funèbres – un commerce florissant -, qui vient de renouveler visiblement son parc automobile, peut ainsi s’écrier : "La dignité humaine est restaurée". Ce n’est pas du cynisme mais du réalisme.

On est où là ? Sur terre ou déjà en enfer ?

Face aux braquages et autres actes criminels:

Mamadou Zarambaud : ça prend une proportion inquiétante !!!

Yann-kris Imanzia : On ne sait plus dans quelle langue parler à nos frères !!!

Lucien Belema : …désormais rien ne doit nous surprendre dans notre pays! Il faudra réfléchir dans le feu de l’action pour trouver des solutions adaptables à chaque situation.

Josephat Ouzou : des fois, je me dis que même les animaux s’aiment entre eux

Passi Keruma : …"Qui a une arme, commande".

Aime Stephane Minang : Quelle malédiction ?

Alors, des voix s’élèvent, interrogent, constatent et tentent de proposer

Vanessa Sokambi : Et le Gouvernement dit quoi dans tout ça là ?

Passi Keruma : L’autorité aujourd’hui en Centrafrique n’appartient plus à un quelconque gouvernement fictif, mais aux brigands de tous bords.

Danielle Mbari : Nous avons tous la responsabilité de ne pas laisser ça devenir une banalité !

Audrey Reine Yapande : …Qui ne dit rien consent donc pour moi ce gouvernement est bien responsable de ce désordre !

Élie Doté : "Je crie au secours pour la Centrafrique"

Et certains se souviennent et demandent : que sont devenues nos forces de défense et de sécurité ?

Ndjadder Kangang Dieu-merci Lazare : Il y a des moments où j’ai envie de rigoler mais pleurer aussi. Hier matin, alors que je faisais le tour du marché au Km5 pour encourager les commerçants à ouvrir boutique après les troubles du weekend, une colonne de véhicules militaires roulait tout doucement en direction du marché. C’était trois véhicules de patrouille de la gendarmerie centrafricaine escortés à l’avant et à l’arrière par deux véhicules UN (Nations Unies) des troupes congolaises de la Minusca. Pour passer au Km5 nos gendarmes ont-ils vraiment besoin d’être escortés?

Damégo Francis : Rien ne sera possible sans notre armée républicaine

Pendant ce temps, je constate que l’ouragan meurtrier et la grande tempête dévastatrice continuent malheureusement de souffler et de souffler de plus belle encore. La débâcle se poursuit, et tous ceux qui trouvent leur compte dans cette confusion générale, n’ont de cesse que de malmener et de torturer une RCA pourtant déjà si défigurée et méconnaissable. Quelle profonde désolation que de découvrir ce champ de ruine physique et morale ! Et au fur et à mesure que le temps passe, le Centrafricain aussi passe pour « on aurait dit, un être qui au lieu de descendre du singe comme tout le monde, y retourne irrémédiablement" (Alain Mabanckou).

Mais le plus désespérant dans tout cela, c’est surtout de se rendre compte et de souligner ici, qu’à son corps défendant, la quasi-totalité du peuple Centrafricain, semble avoir fait désormais le choix de la résignation et de l’accoutumance au misérabilisme de son existence sans vie. Car comment comprendre par exemple, qu’un appel collectif à la mobilisation lancé par l’Alliance des Forces Démocratiques pour la Transition (AFDT), l’Alliance Citoyenne pour la Démocratie et la Paix (ACDP), le Collectif des Partis et Associations Politiques sans Plateforme (CPAPSP) et l’Union des Partis Politiques pour la Renaissance du Centrafrique (UPPRC), n’ait pas été aussi massivement suivi comme on avait le droit de s’y attendre ? Comment expliquer qu’une marche organisée à Bangui en faveur de la paix en Centrafrique, le désarmement forcé des milices, la restructuration et le renforcement des capacités des Faca, n’ait pas pu rassembler plus de monde que pour un match de football des équipes centrafricaines de seconde division ? Pourquoi des leaders politiques qui s’attendaient à des ovations et encouragements, ont semble-t-il, été hué tout au long du parcours de cette marche qui a « fait pschittt !!! » comme dirait l’autre ?

En tout état de cause, il y’a là de vraies questions à se poser. Et elles méritent des réflexions et des réponses sérieuses de la part des uns et des autres.

A mon humble avis, les centrafricains dans leur ensemble doivent se remettre en question, avant de jeter la pierre aux leaders qui, quoiqu’on dise, consentent déjà assez de sacrifices, ne fut-ce que par le simple fait de leur engagement patriotique, leur acceptation à être des dirigeants appelés à mener un combat en tête d’une portion de la population.

En revanche, la plupart des leaders politiques, pratiquement les mêmes à animer la vie politique de ce pays depuis des dizaines d’années, devront très sérieusement se livrer à une introspection profonde. Ils doivent entre autres se demander les raisons d’un tel désamour entre le peuple et ses leaders. Aussi, à la vérité et comme l’on entend souvent dire aux chefs d’état en fonction, « il y’a une vie après le pouvoir », il convient que les éternels leaders de partis politiques et candidats à tout, comprennent sans doute, que le moment est peut-être venu pour eux aussi de savoir s’effacer et de passer la main à d’autres leaders plus "frais". Après tout, il y’a une vie après la présidence de parti et de nombreuses années passées sur le devant de la scène politique. N’est-ce pas ?

Alors, au peuple centrafricain qui en a assez à la fois du pouvoir en place et de sa classe politique, il ne reste plus qu’une seule solution : LA RÉVOLUTION.

J’ai donc dit révolution et je répète une fois de plus : la RÉVOLUTION et non l’ENFER en Centrafrique

Et pour conclure, je laisserai volontiers la parole à cet internaute centrafricain :

Edmond Franck : "Conscient des horreurs qu’encourt la population, je demande au Seigneur d’avoir compassion de notre pays, sachant que ses élus y vivent. Il est écrit en Amos 3 : Aucun malheur n’arrive sans que l’Eternel en soit l’auteur…"

Mais des Hommes pour penser et agir avec efficacité, Dieu en a toujours eu besoin pour s’adresser à d’autres Hommes et aller à leur secours.

Guy José Kossa – l’élève certifié de l’école primaire tropicale et indigène du village Guitilitimô, Penseur social - 24 février 2015