Guimôwara et les adeptes des officines politiques centrafricaines des bords de Seine

Par Guy-José Kossa

Depuis tout le temps qu’il est rentré se coucher dans sa petite hutte, GUIMÔWARA­-LE-SAVANT, malgré la fatigue de sa cuite du petit  soir, n’a pu fermer l’œil. Les oreilles collées à son petit poste radio qui ne le quitte jamais, Il suit attentivement les informations qui reviennent en boucle. Toutes les nouvelles concernant particulièrement la Centrafrique, restent invariablement teintées de sang, d’odeur de cadavres, de tristesse et d’amertume. Avant-hier, un monsieur, un certain Mahamane, qui travaille à RFI, s’est bien moqué de la "République du Centre de Nulle Part, République des Sélekas, République des Lynchages, République des AntiBalAka, République des Vengeances etc…". Cela fait très mal au cœur. Et GUIMÔWARA­-LE-SAVANT, se demande ce que la R.C.A a bien pu faire à Lucifer, pour mériter que cette oasis de paix et de bonheur, devienne subitement, le lieu où sont déversées toutes les calamités et les détresses du système solaire !

Sans dire un mot, GUIMÔWARA­-LE-­SAVANT, éteignit son transistor, et sortit se soulager de son  pressant besoin d’uriner, au pied du kapokier le plus proche. Il était environ deux heures du matin. Où aller, et que faire à pareille heure ? Il s’approcha alors du foyer aux braises partiellement ardentes, dressé au milieu du campement. BEKA-LE- Pygmée, venu entretemps chercher de l’eau à boire,  lui céda sa place, avant de se dépêcher pour regagner  son poste de surveillance, juché sur un arbre situé à quelques dizaines de mètres de là. Le patriarche, vieux MBI-NA-ALA MIDOWA, toujours muni de son fusil de marque «Bandaguikwa», et le jeune KPARAKONGO, toujours armé de son arc "Kpembi-Kpomo" étaient en pleine conversation.

"Ainsi donc mon fils, tu vois, poursuivait le vieux, tous ceux qui veulent le pouvoir à tout prix en Centrafrique, ainsi que tous ceux qui y sont parvenus, ne font rien d’autre que nous mentir tout le temps. Ils sont des menteurs professionnels. C’est cela leur travail. Donc, arrête de rêver. Ce n’est pas ce gouvernement qui va inaugurer la saison de la vérité en politique. D’ailleurs, ouvre bien tes yeux et regarde : le grand chef Technomachin, s’est entouré des femmes et des hommes qui sont tous, dit-on, des technoquelquechose ; et voilà qu’ils ne sont même  pas en réalité, ces tehnomagiciens qui devaient descendre du ciel. Et… "

Le vieux MBI-NA-ALA MIDOWA, n’avait pas encore fini de parler, quand, subitement, GUIMÔWARA­-LE-­SAVANT, jusque-là silencieux, partît d’un fou rire, en se tenant les côtes et en se tordant dans tous les sens. On entendait sa voix de stentor, traverser le silence de la nuit, tel le bruit d’un éclair en pleine saison sèche. Il revint enfin s’asseoir, et se mit à raconter aussitôt à nos deux veilleurs, l’histoire  qui suit :

"Excuses-moi, vieux MBI-NA-ALA MIDOWA. Tu sais, ce que tu dis toujours, c’est la vérité vraie. On finit souvent par voir la réalité dans la vie de chaque jour. Regarde ce papier, c’est une lettre venue de Bangui que m’a remise hier, BEKA-LE-Pygmée. Un ami, un ancien ministre balayé autrefois de la même manière que moi, me raconte dans cette lettre, la mésaventure de trois de nos connaissances communes, arrivées de France tout dernièrement. Le plus âgé, qui est mon collègue, vit là-bas depuis la fin de nos études, il y a  plusieurs  dizaines d’années. Les deux autres, une femme et un homme, furent nos étudiants à l’université. A eux trois, ils sont les principaux animateurs, d’une de ces nouvelles officines politiques, qui pullulent depuis un certain temps en France.

Tantôt on les appelle ONG ou association, de bienfaisance, de secours, de développement, de ceci ou de cela. Tantôt, cercle, communauté, union, groupement, ou rassemblement de réflexion, de concertation, d’échanges, ainsi de suite. Afin de paraître pleinement apolitique, ils choisissent généralement,  pour désigner l’objet, le but principal et les activités de leur rassemblement, les vocables suivants : "solutions aux principaux problèmes de société", "but non lucratif", "promotion des valeurs morales et sociales", "développement culturel, économique et social" etc. Mais en réalité, on sait  que les seuls sujets qui les intéressent, tournent toujours  autour de la politique politicienne.

Donc, quand ils se réunissent, c’est toujours pour réfléchir et débattre ensemble, au sujet de  la Centrafrique,  dont les problèmes de société, c’est un fait, sont des problèmes politiques. Alors, ils parlent le gros français, sortent de grandes théories, et manifestent leurs bonnes intentions individuelles et collectives. A les entendre, la R.C.A atteindrait et dépasserait même, le niveau de développement technique, économique, industriel et social de la France. Seulement, il faudra patienter un peu, le temps du retour glorieux du Seigneur Jésus-Christ. Ainsi, ces partisans et militants politico-apolitiques, se retrouvent régulièrement, et  chaque fois,  c’est pour rassembler les critiques, en faire de gros paquets retentissants, dont la clameur doit parvenir jusque dans les dures oreilles des décideurs de Bangui. Tout cela, afin que le nom de l’association, du groupe, ou du mouvement,  soit bien connu en haut lieu. Par conséquent, Ils gesticulent à plein temps, critiquent systématiquement tous les Présidents, leurs différents gouvernements, et tous ceux qui assurent des responsabilités supérieures au pays.

Par contre, dans le même temps, patiemment et discrètement, chacun des adhérents de ces groupes, ourdit et peaufine ses plans personnels et égoïstes. En utilisant  bien sûr, le nom de la "confrérie", qui s’est fait une certaine réputation entretemps. Aussi, quand il arrive de temps à autres, que Bangui montre des signes favorables, pour offrir  un sédatif strapontin, l’un ou l’autre accourt furtivement. Tout bien considéré, les adeptes de ces différentes organisations, sont tous  des non-alignés, des politico-réalistes et surtout des résistants flexibles. C’est ce qui est arrivé tout dernièrement à une de ces officines des bords de Seine.

En effet, quand le chef des "Technomachins" de Bangui, cherchait à former son équipe de "Technomagiciens", nos trois amis dont je parlais plus haut, se sont retrouvés dans la capitale centrafricaine. Chacun à titre individuel, mais tous les trois au nom de l’association, qui elle, n’a mandaté personne. On est  alors étonné de voir l’autre arrivé, mais chacun se tait. Cependant, chacun sait ce que chacun est venu chercher ; mais tous, ils clament, être venus uniquement, pour rendre visite à la famille, dont ils évitent pourtant soigneusement de croiser les membres, parce qu’ils sont arrivés précipitamment de France les mains vides.

En attendant la suite, on rit, on boit, on plaisante ensemble comme d’habitude chez les blancs. Mais, cette fois, en guettant du coin de l’œil, les faits et gestes de l’autre et réciproquement. Personne ne montre son vrai visage, et tout le monde jure n’appartenir à aucun autre regroupement ; moins encore, être venu quémander un quelconque poste dans le nouveau gouvernement en formation. S’agissant de nos trois amis, voici qu’au bout du jeu du chat et de la souris, la femme, elle, devient Ministre ; je ne me rappelle plus de quoi exactement. Le plus jeune des deux hommes, réussit pour sa part, à trouver auprès de MACATHY, une place dans le gouvernement de la Présidence, en tant que Conseiller.

Le plus âgé, lui, était certain de décrocher le portefeuille de l’Éducation Nationale. Son projet phare, imposer l’enseignement de la langue "sangö" en Centrafrique, depuis le sein maternel jusqu’à la tombe, comme celui de l’anglais au Rwanda. Notre homme aux cheveux grisonnants, se retrouva malheureusement bredouille. Imaginez  seulement la suite. Depuis lors, il a déclaré  la guerre aux  deux autres. Voilà ce qui se passe, quand des gens respectables, jouent les hypocrites et les filous. Le mensonge qui tue. L’association des fourbes en question, est aujourd’hui sens dessus-dessous, et sauf MIRACLE, il n’est pas certain qu’elle revive encore.

Vieux MBI-NA-ALA MIDOWA, voilà pourquoi quand tu as parlé de menteurs, je ne pouvais m’empêcher d’éclater de rire. Le mensonge est partout présent dans les petits groupes, avant même d’arriver à la tête de l’État centrafricain. La leçon que je retiens et que je vais enseigner, moi GUIMÔWARA­-LE-­SAVANT, c’est que la bonne gouvernance doit commencer au plus bas niveau dans nos familles, avant d’arriver au poste suprême, en passant par nos groupes, mouvements et autres structures associatives. Cette histoire, l’ami qui m’a écrit, m’a demandé avec insistance, de ne pas surtout le  raconter, même pas à vous qui m’écouter."

"Mais pourquoi, se hasarda le jeune KPARAKONGO, pourquoi ne restent-ils pas en France ce beau pays où tout le monde veut y aller pour réussir ?"

"Tu ne peux pas comprendre fiston! A Bangui,  et dans les provinces, même si tu es  chef de service quelque part, au minimum tu as, des plantons, secrétaires, chauffeurs, manœuvres,  et beaucoup de gens pour te servir au bureau et à la maison. A plus forte raison, Ministre ou Conseiller ! Imagine seulement. En France, ceux qui ont suivi régulièrement 15 ans d’études supérieures, et ceux  qui n’ont  même pas été à l’école, se retrouvent souvent à faire le même travail. Les jeunes porteurs de cartons qui viennent d’arriver, n’ont aucun respect pour leurs pères qui sont de dignes fonctionnaires retraités de la poste ou des chauffeurs routiers.

Sans parler des frustrations, il faut relever toutes les vilénies, entre les naturalisés français, les titulaires de simple carte de séjour d’une année, les sans-papiers, les "élèves" de l’OFPRA (Office Français des Réfugiés et Apatrides), les abonnés des heures matinales à la préfecture, et tous les autres ! La France, c’est un pays de dingues, où l’on se fait ridiculiser par moins que soi, tous ceux qui n’ont plus de dignité à défendre. Après tout, vous avez à peu près les  mêmes appartements, vous prenez les mêmes trains ; vous avez tous, les mêmes cartes bleues, et vous faites vos courses dans les mêmes endroits ! Parfois, celui qui porte des cartons toute la nuit, gagne mieux sa vie, et a moins de problèmes, parce qu’il  n’a pas de famille, et surtout, ne lui demander pas d’épouser ces centrafricaines endurcies de France.

L’autre,  apparemment plus aisé, souffre de dépression récurrente : des crédits à rembourser, des huissiers qui l’appellent chaque jour, des enfants tous délinquants juvéniles à des stades divers, la pension alimentaire à payer, deux boulots à supporter, pour essayer de s’en sortir etc…Et puis, quand,  pendant plus de 20 ans, on a  connu rien de mieux que toutes ces tracasseries, et qu’ en plus, on a été obligé, de sortir pendant toute la semaine à 4 h du matin, pour aller bosser sous une température de zéro degré, je te dis pas le reste, jeune KPARAKONGO ! Objectif Bangui  à tout prix. Sinon, qui dit mieux ?"

"Je comprends maintenant, murmura le patriarche, vieux MBI-NA-ALA MIDOWA,  qui conclut en déclarant solennellement et avec gravité : Je donne un délai de deux semaines  à ma fille MACATHY, afin de régler tous les problèmes de sécurité,  et nous donner la chance, de rentrer au village, voir enfin avec les larmes aux yeux, ce qui ne reste pas de nos champs et de nos cases. N’est-ce pas mon fils GUIMÔWARA­-LE-­SAVANT-Révolté ?"

Et tout le monde se mit à rire, sans se soucier des problèmes  quotidiens, contre lesquels le village GUITILITIMÔ en exil, a décrété un moratoire pour un peu d’espoir.

Enfin, quant à moi, petit écrivaillon impoli de brousse, qui  me suis permis de retranscrire la mésaventure de nos trois vrais-faux amis, je vous en prie à mon tour : Cher  lecteur, ne la racontez surtout  à personne. C’est un secret de Dieu. Mieux, pour garder ce secret, faites seulement circuler en silence cet article. Personne ne sera au courant.

Guy José Kossa GJK – L’élève certifié  de l’école primaire tropicale et indigène du village Guitilitimô – Penseur social

Le 13 février 2014