Afin que nul ne vienne dire un jour qu'il ne savait pas !

Par Guy-José Kossa

"Quant au pouvoir, s’il te plaît Chère Cadette, pense nuit et jour à le remettre dignement, le moment venu, à un successeur bien élu. Ne t’accroches pas et tu ne connaîtras pas l’exil."

C’est en ces termes que le 22 janvier 2014, avais-je cru devoir – peut-être un peu trop vite et trop naïvement –, faire parler le vieux Mbina-ala-Midowa, un de mes principaux personnages de la "Chronique du village Guitilitimô". Du haut de ses quatre-vingt ans et de sa sagesse villageoise, et très loin des oripeaux du pouvoir, l’ancien combattant aux cinquante médailles, patriarche adulé de Guitilitimô, avait tenu au nom de tous ses congénères réunis la veille, à adresser à Madame Samba-Panza tout nouvellement désignée par le CNT, la légendaire "Lettre à ma sœur élue présidente de la transition", un véritable condensé de règles et conseils pratiques – pour les nuls – en matière de bonne gouvernance politique en RCA.

Qui aurait dit mieux que Vieux Mbi-na-ala-Midowa le patriarche ?

Mais c’était sans compter avec le philosophe Kant, lui qui avait opportunément soutenu que "la possession du pouvoir corrompt inévitablement la raison" ; mieux, Hubert Beuve-Méry affirmait pour sa part : « Le pouvoir rend fou et le pouvoir absolu rend absolument fou." Enfin, à observer Samba-Panza dans l’exercice de ses fonctions présidentielles, comment ne pas me souvenir du sage villageois qui me disait un jour avec force conviction : " Fils, le pouvoir est comparable à l’alcool. Au premier verre on est content et fier de soi-même comme un coq. Au second verre, on se sent aussi fort qu’un lion ; on commence à se sentir dans la peau du roi tout puissant ; par tous les moyens, on veut toujours prouver son invincibilité, s’imposer par la force ou par la roublardise, jusqu’au point de se prendre pour le plus beau et le plus intelligent, et finir par considérer les autres comme des idiots et des "canards sauvages". Tout compte fait, au troisième verre, on devient subitement comme un cochon ; on ne peut plus faire que des cochonneries". Bref.

Mais qu’a-t-il donc de si "attachant" le pouvoir, pour qu’une fois entre les mains d’un Homme, quel qu’il soit, celui-ci semble presque toujours ne plus vouloir s’en éloigner en se "détachant" à bon comptes, au prix de l’honneur ou au nom de la postérité ?

Personnellement, le "chat échaudé" que je suis et le "saint Thomas" qu’on m’a obligé à devenir, se refusera aussi longtemps qu’il le faudra, de manifester une quelconque joie, dans tous les cas prématurée, provisoire et passagère, sans véritable preuve visible et indiscutable d’un changement de cap salutaire, de la politique suivie par Samba-Panza. Pour tout dire, les supposés coups de balai de la Présidente de la transition à l’intérieur de son propre camp, ne sont pas encore de nature à inspirer suffisamment confiance "pour qu’ensemble nous aboutissions aux objectifs finaux de cette transition, qui consistent à l’organisation d’élections libres, transparentes et crédibles pour permettre le retour de l’ordre constitutionnel rompu depuis le 24 mars 2013 "( Allocution de CSP à l’archevêché de Bangui lors de la deuxième visite de François Hollande à Bangui le 28 février 2014.)

Bien au contraire, Samba-Panza, grande roublarde devant l’éternel et championne toute catégorie du "jeu de dame politique", elle qui n’aime rien autant que le pouvoir, n’oublie jamais rien – pour ainsi dire qu’elle calcule tout -, chaque fois qu’il lui arrive de poser n’importe quel acte. Cherchez et vous lirez dans presque toutes ses décisions et discours, sa volonté, ses techniques et ses différentes stratégies pour la confiscation du pouvoir à tout prix. Ainsi par exemple, on peut s’attendre à la voir dans les jours à venir, s’engager à sacrifier quelques " pions" de sa galaxie et faire semblant de lâcher du lest. Que personne ne s’y méprenne. Le seul but poursuivi, vise à détourner la vigilance des politiques falots et à ramollir les leaders félons, pour arriver à rouler tout le monde dans la farine.

Dites donc ! Pour une Présidente consciente de l’état comatique dans lequel se trouve l’actuelle transition, n’eût-elle pas mieux fait au sortir du forum de Bangui et pour prouver qu’elle était à l’écoute de son peuple, de poser le grand acte politique que tout le monde attendait, à savoir, la nomination d’un nouveau premier ministre de large consensus ? Mais non, on le sait, Samba-Panza tient à son actuel chef du gouvernement. Et si elle entend le maintenir en poste, c’est avant tout parce que toute l’architecture mafieuse du système d’enrichissement, de détournement et de corruption mis en place, a été conçu, fonctionne et repose essentiellement sur Mahamat Kamoun et sa compagne directrice de la douane centrafricaine, Rachelle Ngakola.

Que chacun essaie de suivre très attentivement et d’analyser sereinement la composition du prochain gouvernement Kamoun II qui semble être attendu. On y trouvera surtout les fidèles déterminés à garder le pouvoir, naturellement tous ceux que l’on soupçonne déjà d’avoir abandonné le combat pour s’approcher et s’accrocher à la mangeoire, et enfin, pour faire bonne mesure à ne point s’en douter, quelques technocrates et personnalités timidement ou temporairement indépendantes.

Mais plus que tout cela, Samba-Panza et ses stratèges bien à l’aise dans leur logique de confiscation du pouvoir – une véritable obsession -, ne négligent rien. A l’heure actuelle, tout semble indiquer, que différentes options susceptibles de permettre à Samba-Panza de rester au pouvoir ou de garder la main sur le prochain régime, sont à l’étude :

Première option : Arriver à faire proroger infiniment la durée de l’actuelle transition. Pour cela, il suffit entre autres de continuer à mal gérer le pays et l’argent public, pour mieux décourager la communauté internationale pourvoyeuse des fonds de l’ANE -agence nationale pour les élections- ;

Deuxième option : Chercher par tous les moyens à user l’énergie et la bonne volonté de toutes les autres parties prenantes à la présente transition, de manière à les amener à se désintéresser totalement du pouvoir et de la RCA, et en profiter pour sauter le verrou constitutionnel afin de permettre à Samba-Panza de se présenter et remporter l’élection présidentielle ;

Troisième option : Créer un grand rassemblement autour de Samba-Panza la marraine, dans l’optique d’adouber une personnalité susceptible de remporter l’élection présidentielle. Ce qui veut dire maintenir en place l’actuel système ;

Quatrième option : Passer un deal autour de l’impunité et des biens mal acquis, avec une personnalité politique prétendument bien positionnée pour remporter la présidentielle, et mettre en œuvre toutes les stratégies pour un holdup électoral.

Alors, qui vous a dit qu’on organisait les élections en Afrique pour les perdre ? N’est-ce donc pas Samba-Panza qu’on le veuille ou pas, candidate ou non, qui organisera les prochaines consultations électorales en Centrafrique ? Et ceci dit bien cela. Par conséquent, que les autres candidats n’attendent pas demain pour venir pleurer à nos oreilles comme des femmes, tout ce pour quoi ils ne veulent pas s’organiser, s’engager et se montrent incapables de défendre comme des hommes aujourd’hui !

Décidément, "le pouvoir rend fou et le pouvoir absolu rend absolument fou". Du coup, quand je vois Samba-Panza, ses stratèges et ses partisans, j’ai une impression de déjà vécu et ne peux empêcher que me reviennent à l’esprit, ces paroles du fameux slogan d’un "grand" parti politique d’antan :

E zia ? E zia-pè

E zia ? E zia-pè

E Gbou ? E gbou kakakakaka ékpi-da !

Allons-nous lâcher ? Nous ne lâcherons pas !

Allons-nous lâcher ? Nous ne lâcherons pas !

Allons-nous nous accrocher ? Nous nous acrocherrrrrrons jusqu’à la mort !

Une version centrafricaine du "vaincre ou mourir, nous vaincrons !". Sauf qu’en RCA, cela s’est toujours traduit on le sait par « vaincre ou mourir, nous nous exilerons !".

Mbi tènè awè !

Afin qu’un jour  nul ne vienne dire qu’il ne savait pas !!

Guy José Kossa - GJK – L’élève certifié de l’école primaire tropicale et indigène du village Guitilitimô Penseur social - 12 juin 2015